FSALE

 

De tous les pays où il m'a été donné de séjourner, celui qui m’a le plus marqué est sans l’ombre d’un doute, Madagascar, “l’île rouge”.

Je me souviens d'un dimanche matin de l'année 1966, après une nuit agitée, passée à danser et boire plus que de raison, c'était dans les mœurs du temps et du lieu, jeunesse aidant (explication sans recherche d'excuses), je pars explorer les environs immédiats de Diégo Suarez.

 Le scénario ne changeait guère et, à travers routes et pistes, un chauffeur de taxi m’emmène dans un vestige automobile de la colonisation : une Renault 4L. Sans autre compagnie, je pars pour nulle part et partout à la fois.

Devant nous, sur les bas-côtés de la route, des gens marchent comme happés par les collines qui se dessinent au loin, dans la brume matinale…je vais là où l’instinct me pousse. Il ne fait pas encore trop chaud mais déjà un ciel lourd, plombé, annonce des orages violents, ceux de la saison des pluies. Je vois encore l’image d’une charrette tractée par deux zébus, devant nous, et qui impose son rythme sur la route délabrée. Embouteillages, poussière, fumées noires, la vie parait chaotique, joyeuse, mais combien fragile.

J’aime cette ambiance, je me sens tellement mieux qu’à Diégo...

Approchant les contours des beaux quartiers d’Ambange, capitale du cacao malgache, je ressens un énorme plaisir à regarder les jacarandas en fleur: peu de feuillage, mais le violet floral offre un spectacle magique. La voiture choisit ce moment pour rendre l’âme à l’ombre d’un arbre, devant un hôtel minable. Pendant que le chauffeur se répand en excuses et accuse le coup, en attendant une éventuelle réparation, je décide de me promener en ville.

 

Les gens se retournent sur moi étonnés, tellement il est peu courant de voir dans ce coin perdu un légionnaire en uniforme (à l'époque, chaque jeune avant ses 5 ans de service n'était pas autorisé à revêtir la "tenue civile") . Un homme, chapeau de paille vissé sur la tête, sous un pont et derrière un petit stand, vend des objets de récupération: vis, boulons, flacons vides… une radio bricolée diffuse des airs de musique africaine. On discute au milieu des relents des pots d’échappement et des fumées de charbon qui s’échappent des baraques en tôles. Un peu plus loin, un bidonville semble attaché à la cité, comme une sorte de verrue; une multitude de personnes dort sous des abris de fortune et survit en recyclant les ordures des pauvres et des moins pauvres. J’ai les pieds dans la boue, les voitures, bus et pousse-pousse déglingués et chargés à bloc, tentent de se frayer un chemin sur une route défoncée. Hommes, femmes, enfants transportent des marchandises sur leur tête, en courant, pieds nus. Ca fourmille, ça grouille! Visions habituelles en Afrique: tas d’immondices, canaux infectés, odeurs horribles dans un décor qui ne change pas.

Je prends des photos et c’est, comme à un signal, le moment où se forme un attroupement; les personnes photographiées me réclament d’être dédouanées par quelques piécettes pour “emprunts d’âmes”, je me sens un peu désemparé, mal à l’aise, inquiet. Venus de nulle part on entend des éclats de rire libérateurs, l’atmosphère se détent, stupeurs, moqueries, plaisirs partagés. Plus rien, après cela, ne pouvait me surprendre…

Mon chauffeur m’annonce que le taxi est enfin réparé, je n’ai pas pensé à manger, la faim me tenaille l’estomac. Après une rapide collation, je décide de retourner vers Diégo. La ville s'éloigne, le vacarme des voitures cède la place au chant des grillons. La cité redevient village, la pauvreté reprend ses droits et redevient ce qu'elle avait cessé d'être un instant: misère. J’ai beaucoup de mal à partir, c’est peut-être ainsi que j’aurais pu devenir ce mauvais légionnaire en situation momentané d'absence illégale…

Arrivé à Diégo, je retrouve tout naturellement mes habitudes des dimanches soir et mes fidèles camarades, frères d'armes de mes combats nocturnes.

La célèbre “Taverne”, lieu mythique logé dans une grande bâtisse coloniale nous accueille; la soirée s’annonce trépidante sinon sulfureuse. Installé sur une scène minuscule, un musicien haut en couleur fait pleurer son vieil accordéon, anime, chante. La salle se remplit et très vite se transforme en étuve. Le “coca-rhum” se boit comme de l’eau. Les corps transpirent, suintent et se rapprochent, les “ramatous” symboles de liberté sexuelle sans tabou, sont de plus en plus belles au fur et à mesure de l’avancée de la soirée et de la consommation du "coca-rhum". Ce soir encore, je n’ai aucune envie de me retrouver ailleurs, la vie de jeune homme en pleine santé est belle, la musique au-delà de sa sonorité, pansera encore et encore, l’âme des êtres égarés.

Les filles s’offrent pour une bière, les gosses vendent de tout et tendent la main pour quelques pièces. Des gargotes improvisées s’ouvrent dans les ruelles sombres; à l’intérieur de belles créatures guettent le “Wazala”, cet "étranger" blanc, débauché. Il fait bon, l’air est doux, un gosse dort emmitouflé dans ses haillons à même le trottoir, la police militaire passe, je salue et souris pour dissimuler mon embarras.

Au petit matin, retour à pied vers le camp, Compagnie de base sous une pluie chaude, douce, réparatrice, le ciel est noir, jaune, vert. Les frangipaniers embaument l'air et la ville, quelques filles tentent un dernier “client”. Les chauffeurs de taxi signalent leur disponibilité en klaxonnant.

La journée a été bien remplie, je ne me pose aucune question, retour au bercail, vivement la fin de cette semaine, j'irai à Joffreville... en 403 "Peugeot camionnette taxi collectif" ! 

CM

 

 

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