FSALE

Revue des deux mondes tome 134 Avril 1896:

L’expédition de Madagascar vient d’attirer encore les regards sur la Légion étrangère. On l’avait vue au Tonkin, à Formose, au Dahomey, incarner cet esprit « d’en avant » à outrance, cette endurance, cette impassibilité stoïque devant la misère destructrice, qui donne la trempe d’un métal de soldats.

Ses merveilleuses qualités ont retrouvé leur relief dans cette lugubre campagne de Tananarive, où l’énergie du combattant a dû suppléer toute la préparation absente, et où, pour elle, comme pour les autres volontaires de carrière, la comparaison s’est affirmée si écrasante, au détriment des appelés du service obligatoire. L’on s’est demandé pourquoi les légionnaires, comme l’infanterie de marine, comme aussi les tirailleurs algériens, ont seuls gardé leur ressort intact jusqu’à la fin, seuls fourni l’effort nécessaire à la construction de cette route maudite qui court entre des champs de tombes, qui fut le champ de bataille de cette expédition de souffrance, qui valut aux pelles et aux pioches l’appellation de fusil modèle 1895, et qui se lie au souvenir inexpiable des voitures Lefebvre ? Pourquoi nos jeunes troupes de France, parties d’un si bel élan, ont-elles été si vite dévorées par le climat, ruinées d’âme et de corps avant d’avoir pu agir ? Et c’étaient les meilleurs, ceux-là, le produit d’une sélection toute particulière, exercée sur toute l’armée, conduits par des officiers éprouvés, dont le choix témoignait d’une valeur peu ordinaire, entre tant de compétitions ardentes ! C’est une nouvelle et terrible leçon de choses qui démontre ce qu’on savait depuis longtemps, que les climats coloniaux ne s’affrontent qu’avec des troupes spéciales, chez qui l’âge et la formation complète sont une condition primordiale ; et qui affirmerait par surplus, pour les observateurs attentifs, cette autre vérité, en désaccord avec la loi du nombre, que les foules armées de l’avenir ne vaudront jamais, en qualité militaire, les élites rationnelles du passé. 

                                                                                                                                                                      

I                                                                                                                                                                                  

La Légion se présente avec ce double caractère : on s’y engage jusqu’à quarante ans ; elle est composée de soldats de métier, pour qui la carrière des armes est un refuge, le pain assuré, souvent un titre de naturalisation, parfois une réhabilitation, c’est-à-dire, pour un temps au moins, une véritable profession. Dans cet hybride milieu, où l’homme entre masqué, sans papiers d’identité, de nationalité, sans extrait de casier judiciaire, sans rien qui le recommande, rien qui parle de son passé, il y a d’étranges mélanges de bons et de mauvais, d’héroïsmes latents et d’âmes à tout jamais dégradées ; mais l’on peut dire que, de cet ensemble indéfinissable, se dégage une énergie de fer, l’instinctive passion des aventures, une étonnante fécondité d’initiatives, un suprême dédain de la mort, toutes les originalités sublimes des vertus guerrières. Et cette impression de l’ensemble se reflète chez le légionnaire isolé, qu’il passe libre dans la rue, la taille bien prise en sa ceinture serrée aux reins, ou qu’il rende les honneurs, figé dans son immobilité de factionnaire : c’est toujours cet air décidé, cette allure dégagée, qui révèlent l’homme, dans la mâle acception d’action, de virilité et de supériorité. Aucun soldat n’a cette tenue irréprochable, ce fier salut, cette discipline d’extérieur impeccable. L’autorité du chef digne de lui commander revêt à ses yeux quelque chose de mystérieux et de grandiose ; il attend tout de cet être supérieur ; il en subit docilement l’influence à l’heure même des pires entraînements, il lui garde un culte et une tendresse qui se manifestent par une ingéniosité d’attentions touchantes. Vivant, il le suivrait au bout du monde ; mort, il n’y a pas d’exemple qu’il l’ait abandonné. Il procure à celui qui l’a conquis la puissance exaltée du commandement. Que le chef se présente à la manœuvre, les armes résonnent, le rang se grandit, l’allure s’affermit, la troupe se fait imposante ; mais, qu’il vienne à disparaître, on n’en donne plus aux gradés ordinaires que pour leurs galons ; et ce n’est pas beaucoup. Car il n’a rien d’un automate, le légionnaire : si les émulations, les circonstances développent en lui un admirable élan, il répond à la monotonie de la vie de garnison par une indifférence dédaigneuse de perfectionnements d’instruction, une volonté bien arrêtée de ne pas se fatiguer inutilement, et le sentiment non dissimulé qu’il n’est pas fait pour les besognes accoutumées du temps de paix. 

Aussi, à l’officier nouveau venu cause-t-il une première déception ; il apparaît soldat peu instruit, mauvais tireur, médiocre marcheur, et ces infériorités qui résultent de bien des causes que nous exposerons tout à l’heure, on est enclin à l’en rendre seul responsable, sans lui faire honneur de son âme indomptable, qu’il n’appartient qu’aux événements de mettre en pleine lumière.

Il est vrai d’ajouter qu’en dehors de ces circonstances dramatiques, auxquelles elle se sent appelée, qu’elle provoque de toute la fièvre de ses désirs, elle est souvent insaisissable, cette âme, pour qui n’a pas la clé des obscurités de son passé, de ses détresses ambiantes, des déchirements qui l’ont poussée hors de sa voie naturelle. Au légionnaire qui s’en croit si fermement le maître, n’échappe-t-elle pas plus souvent que de raison, lorsqu’elle flotte entre les fictions embrumées et la réalité décevante, lorsqu’elle le jette aux hasardeuses bordées, aux imaginations des aventures impossibles, aux rêveries mauvaises de l’indépendance des grands chemins ? Qui soupçonnera jamais ce qu’il germe d’idées incohérentes ou grandioses, d’idées d’un autre âge surtout, dans ces cerveaux troublés par excès d’ardeur, d’où se dégage, seulement l’élément de toutes les conquêtes : l’énergie ?                                                                                         Le légionnaire vit dans son rêve. Quel est ce rêve ? Nul ne le précisera, pas même lui ; mais il le rendra responsable de ses mésaventures, il lui a donné un nom, c’est le cafard ; et à qui l’interrogera sur le mobile d’une de ses frasques, il ne trouvera pas d’autre explication, il n’inventera pas d’autre réponse : le cafard ! Cela suffit, en effet ; il en dit long, ce simple mot de son langage imagé. Est-il étonnant que le sombre nuage des trop lourds souvenirs d’un passé en rupture avec son présent pèse parfois, en l’obscurcissant, sur son intelligence ; peut-on sourire à la navrante fiction de l’insecte rongeur, enfanté dans les vétustés et les ruines de la vie, promenant sa silhouette d’ombre sur cette âme éteinte au bonheur, s’y attaquant aux dernières espérances ? De même que la vie normale n’est pas le fait du légionnaire, il lui répugne d’accepter les événements dans la monotonie de leur forme et de leur cause ordinaires. Sa tendance est à dramatiser, à tout draper de légende ; à la vérité plate qui l’ennuie, il préfère son invention qui l’amuse ; il s’y passionne et n’en démord, jusqu’à ce que, pris à son propre roman, il arrive, par une inconscience progressive, à lui attribuer une part de réalité, et non la moindre, dans sa propre histoire. Cela principalement rend l’investigation difficile dans son existence antérieure, qu’il est loin de dissimuler, à moins de raisons très spéciales, et dont, au contraire, il aimerait à faire parade, en l’enjolivant, pour y gagner du relief. Il a surtout besoin de s’affirmer comme un être pas ordinaire, et, certes, il ne l’est pas ; c’est un outlaw qui a sauté par-dessus les barrières d’une société où il se sentait mal à l’aise ; qui a soif des risques mortels, pour y jouer une vie, seul bien qui lui reste et dont il fait bon marché ; et qui se donne, quand il le faut, avec l’élan du soldat des grandes époques.                                                D’où viennent-ils, les légionnaires ? L’on peut répondre hardiment : De partout. De toutes les classes, de tous les pays, des plus hauts comme des plus bas échelons, savants ou illettrés, rompus à la vie en y essayant leur première adolescence, amoureux des armes ou simplement épaves de nos civilisations vieillissantes. Beaucoup en rupture de famille, échappés du toit paternel pour de futiles motifs, à d’invraisemblables jeunesses, à peine quinze ans d’âge parfois ; en fuite des charges d’un ménage trop lourd ou mal assorti, les enfants à la rue, la femme abandonnée à d’autres ou à la faim. Il faut croire que ce lien de famille est le plus fort, car, de l’avoir brisé, certains en meurent par désespérance : c’est l’habituelle cause des suicides à la Légion, et l’on peut dire qu’elle frappe surtout sur des êtres de première jeunesse et de conduite irréprochable. Beaucoup aussi en rupture de nationalité ; la désertion après la faute, et, chez les Allemands, principalement par lassitude des mauvais traitements ; ou, pour les natures aventureuses, l’attirance de la grande nation, à qui ne manquent pas les occasions d’utiliser ses soldats, par drainage des petits peuples qui n’ont pas l’emploi des leurs. Et, à côté de ceux-là, beaucoup d’autres, au contraire, par triomphante survivance de patriotisme chevillé au cœur d’une bonne race. Il faut les avoir vus venir, les avoir interrogés, ces petits, très jeunes, pauvrement vêtus, incapables souvent de bégayer une simple parole française, et les avoir entendus vous répondre de leur voix enfantine, leurs yeux clairs pleins d’assurance : « Je suis ici parce que je ne voulais pas servir l’Allemagne. » Et devant l’humble défilé de ces déshérités de la Patrie, revenant on étrangers au drapeau diminué, qui jadis portait leurs droits, et ne flotte plus jusqu’à eux, il y a trop à se souvenir, et l’âme se serre sur la vision douloureuse.                                                                                                                                                                              De même que, balayés sous la rage du cyclone, les oiseaux les plus divers se jettent au même abri, la tempête de la vie rassemble à la Légion les passés les plus disparates, les professions les plus variées. Nombreux y sont les anciens officiers français, victimes d’une démission irréfléchie ou involontaire, ou même chassés par réforme, et recommençant, sac au dos, la première étape d’une carrière dont ils avaient déjà franchi les grades inférieurs. Nombreux surtout les anciens sous-officiers qui, au sortir du régiment et à l’assaut d’une existence civile, ont trouvé le mur trop haut, sans brèche pour y passer, et se sont découragés d’attendre : quelques-uns aussi, et non les moins bons, qui, sortis de l’honneur par un coup de passion, sont venus conquérir, avec la paix de leur conscience, le droit d’échapper à l’anonymat sinistre qui s’abat sur le déserteur.

Et des armées étrangères, il en vient aussi de ces officiers, de ces sous-officiers, brisés en cours de route. Les uns avouent leur passé, les autres le cachent ; tous gardent, au coin le plus reculé d’eux-mêmes, leur indéfectible rêve en la destinée guerrière, ou simplement la suprême ambition de bien mourir.                               

A qui se sent perdu, il arrive aussi que cette légion, connue du monde entier, apparaisse comme le dernier recours en grâce de la vie. Voici un commissaire de police qui s’échappe d’une sous-préfecture de province ; il vient d’abandonner sa femme, quatre enfants, il a pris le train pour aller se tuer ; le dégoût lancinant des missions de bassesse et de mensonge, au service de la politique, l’ont amené là. La Légion le sauve pour un temps. Ou bien encore, un nihiliste s’y est jeté, lui demandant d’envelopper de mystère une vie menacée par de sectaires vengeances. Mais celles-ci l’y découvrent, la délation le signale à ses chefs comme anarchiste dangereux ; ses papiers sont saisis et révèlent simplement la vérité, dans une curieuse correspondance avec une jeune fille, affiliée, puis réfractaire comme lui, maintenant étroitement unie à son sort, dans un commun besoin de préservation capitale. On l’envoie au Tonkin ; le poignard n’atteint pas si loin. Qui expliquera pourquoi ce lettré arabe, professeur de littérature orientale, a échangé sa chaire d’Egypte contre cette rude vie du légionnaire, sa belle science poétique de là-bas pour l’inconnu de ce milieu aux races mélangées d’Europe ? Il a l’air d’un sage pourtant ; est-ce le mystère de cette humanité étrange qui l’a tenté ? Mais qui ne comprendrait, au contraire, que cet inventeur y soit ? Il est fils d’un officier d’artillerie, et il présente un fusil qui tire sans interruption six cents coups, à l’aide d’un chargeur ; question d’atavisme probablement. Toute la valeur de l’invention tient dans un explosif dont il a expérimenté les foudroyants effets au Tonkin, en présence d’un certain nombre de camarades ; malheureusement tous les témoins qu’il cite affirment catégoriquement n’avoir aucune souvenance de ces expériences. Peu importe, il aura été inventeur, comme il avait été explorateur avec Soleillet, spahi sénégalais, roi nègre, déserteur condamné, disciplinaire, comme il finira légionnaire. Légionnaire ! c’est-à-dire propre à tout, embarrassé de rien, constructeur au Tonkin, pour se reposer d’une expédition, agriculteur en Afrique, entre deux colonnes, légionnaire enfin, d’après la grande physionomie de son ancêtre, le soldat romain !

A suivre: chapitre II

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